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Le Monte Chaqueño
ou l’éloge de la lenteur ?

par Pauline RIOU

 

Une vie de lenteur et d’ancrage …

 

◊     A San José del Boqueron le rythme de vie est bien différent de celui dont j’ai l’habitude. Le quotidien des familles est basé sur l’ancrage territorial et familial et non sur la mobilité. Nombreuses sont les personnes à être nées dans une communauté à y avoir grandi et fondé une famille. Quand je demande à certains où vivent leurs frères, cousins parents… ils me répondent presque systématiquement qu’ils vivent dans la même communauté ou alors à quelques kilomètres plus loin. Le rythme de vie est basé sur le lever-coucher du soleil, le travail auprès des bêtes et dans les champs, la préparation des repas, l’école des enfants. Le temps ici s’allonge, on prend le temps, on profite de l’instant.

       Moment de vie à Santa Anna ; A l’heure de la sieste le père rentre des champs, les enfants et la mère sont à la maison, le chien et les chats sont allongés au soleil sur le sol argileux tandis que toute la famille est réunie. Assis en cercle sur des chaises tantôt en plastique tantôt en bois à l’assise en peau de vache, ils partagent le maté et le font tourner de main en main ; une cuillère de sucre, de l’eau chaude, une cuillère de sucre, à nouveau de l’eau. Je partage avec eux ce moment hors du temps où la discussion est rare. Un instant tout en simplicité où chacun laisse parler les silences.

◊      Si le quotidien parait lent ici à Boqueron, c’est également dû au temps de transmission des informations. Chaque information prend, dans l’espace et le temps, une place infiniment plus importante que dans nos sociétés ultraconnectées habituées à l’immédiateté. Ici la communication est de l’ordre de l’utile. Peu sont ceux a avoir accès à internet. Pour pouvoir envoyer un message il faut souvent prendre la moto pour aller a l’endroit de connection internet le plus proche. Pour être au courant de la vie locale, une partie de la communication se fait via la radio. Il y a trois chaines de radio locale dont celle de Boqueron nécessaire pour être informé des actualités de la paroisse, des réunions, des évènements et écouter de la musique. Autrement le reste de la transmission s’effectue directement d’homme à homme entre voisins d’un même village, d’une même communauté.
Au milieu du Monte, pas de montre. Au quotidien, les habitants ne dépendent pas des horaires mais du contexte environnant, du maïs à récolter, de la santé de la famille, de l’état du bétail, de la météo rendant les routes plus ou moins praticables… Je m’en suis rapidement rendue compte. De nature très ponctuelle, après avoir convenu qu’une personne passerait me prendre à 10h pour avancer le travail de terrain, je sors à 9h55 pour être certaine d’être à l’heure. C’est finalement à 11h30 que je vois arriver Eduardo, il avait un problème avec ses chèvres. Une autre fois, à l’arrière d’une moto conduite par le frère Jésuite de la paroisse, nous roulons sur de la piste lorsque 15 minutes plus tard, une aiguille d’arbre (le Vinal) vient crever la roue arrière de la moto. On se retrouve à plat, obligés d’annuler les rendez-vous de la journée. Je suis surprise par la capacité d’adaptation des familles qui accèptent avec une étonnante simplicité les imprévus du quotidien.

◊      L’impression de lenteur du mode de vie est lié également à la lenteur constatée concernant la mise en place de projets. Lorsque des acteurs extérieurs travaillent conjointement avec les communautés paysannes de la zone de Boqueron, les expectatives doivent parfois être revues à la baisse. Les attentes extérieures ne sont pas toujours en accord avec la réalité de terrain et le quotidien de la vie paysanne. Une fois les projets lancés, les réunions effectuées, la partie administrative terminée, ce sont ensuite aux paysans d’attendre une durée indéterminée pour que les projets aboutissent, que les aides financières et matérielles voient le jour.

◊      Dans les communautés du Monte Chaqueño, il n’y a pas de culture de l’immédiateté. Au niveau matériel, les possessions sont presque exclusivement le fruit d’actions individuelles ou collectives. Les maisons sont faites de terre par les paysans eux-memes et constituent un élément identitaire, culturel et paysager très fort. Les tissus, le fil… sont fabriqués par les “teleras” majoritairement des femmes qui fabriquent le fil à partir de la laine des moutons, le teignent à partir de colorants naturels (écorces d’arbre en général) ou artificiels. Puis avec le métier à tisser sont fabriqués couvertures et tissus.

Pour avoir accès à l’eau, des projets existent tel que le projet d’installation de citernes soutenu financièrement par des aides extérieures. Mais au départ, et actuellement encore, cet accès à l’eau résulte d’une gestion collective. Le Chaco est une région très sèche et au cours de l’histoire certains hommes ont creusé des puits. Par la suite c’est autour de ces puits que se sont regroupées les familles avec leurs animaux pour constituer leur lieu de vie. De même, de nombreux canaux ont été construits, creusés par des familles, par des hommes qui pendant des mois, tous les jours à l’aide de pelles et machettes, ont participé à cet ouvrage collectif. Aujourd’hui ce canal et les canaux secondaires permettent aux familles d’irriguer leurs champs. Ils ont en parallèle mis en place des réunions mensuelles et décidé d’une gestion collective du canal par rapport aux rotations d’irrigation entre les familles et à la propreté du canal. Quand pour les pays développés il suffit d’ouvrir un robinet, les processus d’accès à l’eau sont ici plus vitaux et paradoxalement plus long.
En termes d’alimentation, les familles produisent la majorité de ce qu’elles consomment. Elles cultivent dans leurs champs du maïs et de l’alfalfa utilisés principalement pour nourrir le bétail (vaches, chèvres, moutons) ainsi que des légumes comme des courges mais en moindre quantité dû au manque d’eau. Tout ce qui se produit dans les champs ainsi que le bétail, sert à l’autoconsommation. Presque rien n’est vendu aux voisins puisque chaque famille possède les mêmes bêtes et produit les mêmes choses dans des proportions plus ou moins identiques. Les familles achètent tout de même des produits extérieurs comme le sucre, la farine, les sodas… Néanmoins le mode de vie reste connecté au travail des champs lent et non mécanisé où les mules et la charrue restent l’outil principal pour travailler la terre.

◊      Sur une échelle de temps et d’espace plus large le statut de paysan est complexe au niveau juridique. Ils n’ont généralement pas de droit légal sur les champs qu’ils cultivent, sur les terres où ils vivent. Au cours de l’histoire, des titres de propriété ont été vendus à des entrepreneurs de Buenos Aires qui sans vraiment le savoir possédaient des terres dans le Nord de l’Argentine. Or sur ces mêmes terres vivent les familles paysannes depuis plusieurs générations. Les paysans possèdent donc le statut de “détenteurs” des terres tandis que les entrepreneurs celui “possesseurs”. Depuis le développement de l’industrie de soja, les entrepreneurs de Buenos Aires ont commencé à ressortir leurs titres de propriété car voient en la province de Santiago del Estero une zone idéale pour étendre les productions agroindustrielles de soja. Ces extensions de production s’accompagnent ainsi de délogements souvent violents des populations autochtones. Pour les paysans installés sur ces terres, il existe différents processus pour éviter d’être délogé de leurs terres. C’est le cas de la reconnaissance du droit “veinteañal” consistant pour une famille à justifier sa présence sur les terres depuis plus de 20 ans. Une autre méthode est la reconnaissance du statut indigène avec une inscription de toute la communauté sur un registre spécial. Mais ces processus sont très longs, coûteux et parfois conflictuels ; c’est pour cela que beaucoup de familles continuent à vivre avec une position instable. Celle de familles installées sur des terres qui légalement ne leur appartiennent pas avec la crainte qu’à un moment donné des personnes viennent sur ces terres pour les déloger. Certains n’ont pas cette crainte puisqu’ils ne se sentent pas directement concernés. Néanmoins d’autres ressentent l’importance de se mobiliser collectivement (au sein d’associations paysannes notamment) pour défendre leurs terres.

 

…mais une vie d’interrelation sur des territoires en connexion, en mutation

 

◊      Cette lenteur est néanmoins à remettre en question avec les évolutions récentes. Le Monte Chaqueño s’inscrit de plus en plus dans la modernité, dans la mondialisation. Les zones d’accès radio sont de plus en plus importantes et les informations circulent de plus en plus rapidement. Dans les communautés s’installent petit à petit des points radio permettant la réception d’informations mais également la communication avec d’autres points radios dans d’autres communautés. Des panneaux solaires ont également été installés dans de nombreuses communautés. Ils constituent une source d’énergie non négligeable et permettent aux familles d’avoir un accès à la lumière à n’importe quelle heure sans dépendre des levers-couchers du soleil.

◊      En termes de moyens de transport, les vélos très utilisés autrefois ont progressivement laissé place ces 15 dernières années aux motos. Ce nouveau moyen de transport assure une meilleure connection aux villes voisines notamment en termes de travail ou d’accès aux produits de consommation.

◊      Au-delà des communications plus rapides, des connections ont lieu avec des territoires et des acteurs extérieurs.

◊      Les jeunes par exemple voient leurs horizons personnels et professionnels s’ouvrir. Ils sont de plus en plus nombreux à vouloir poursuivre leurs études après leurs 18 ans dans des domaines divers signifiant ainsi un détachement du lieu de vie familial pour aller étudier dans une autre ville plus grande comme Santiago del Estero

◊      Par rapport aux familles, nombre d’entre elles font partie d’associations paysannes diverses telles que APPA, UPPSAN, MOCASE, OCAP…. Les communautés devenant ainsi des territoires de revendication. Ce sont également des territoires de projet, des territoires en mutation dans la mesure ou les communautés sont en lien avec des acteurs extérieurs au travers de projets divers tel que le projet Bosques Nativos y Communidad déjà évoqué. Ces projets de développement place la zone de San José del Boqueron dans un réseau plus vaste d’acteurs et de territoires.

◊      Cette idée de lenteur peut également être remise en cause au vu de la vitesse avec laquelle les entreprises agroindustrielles se sont implantées dans la zone depuis les années 2000. Environnementalement, ce phénomène s’accompagne de pollution des champs, de l’air et de l’eau à cause des insecticides utilisés et diffusés par avion. Cela n’est pas sans conséquences sur les champs voisins des familles paysannes n’utilisant pas de pesticides. Si les terrains sont délimités, la pollution elle n’a pas de frontière.
Ce phénomène de développement du soja s’accompagne également d’un défrichement de la forêt primaire participant à changer sa structure arborée et diminuer la biodiversité végétale et animale. Par rapport au sol, ces déboisements participent au processus de salinisation. Lorsque le sol n’est plus alimenté en eau par les racines des arbres, la couche de sel située en profondeur remonte. Dans un même temps les pluies qui ne sont plus absorbées par les végétaux vont directement sur le sol et crééent alors une “croûte de battance” ce qui rend le sol très sec et non semable. C’est le processus de désertification.

Ainsi au niveau paysager, ces implantation agroindustrielles participent à modifier le paysage rapidement et parfois de manière irréversible.
Cette arrivée d’entrepreneurs de soja créé une méfiance des paysans envers les acteurs extérieurs venant sur leur lieu de vie. J’en ai fait l’expérience. A la fin des trois mois sur le terrain j’ai présenté un rapport au ministère du développement social pour permettre à 18 familles d’avoir des financements pour l’achat de matériel agricole. J’ai dû passer de familles en familles pour calculer le nombre total d’hectares de champs et à la vue du GPS, certains ont cru que je venais leur retirer des terres. Utiliser le GPS et cartographier les parcelles des familles a été essentiel pour connaître le nombre d’hectares de champs que possèdent les familles. Au-delà de ça, les cartes ont été et sont encore aujourd’hui, des instruments de pouvoir. Historiquement, la région du Chaco a longtemps été “inexistante” sur les cartes ; les communautés n’y étaient pas représentées. Le territoire était donc vu comme un désert, un lieu vide par les colons espagnols qui ont colonisé cet espace de 1879 à 1881 lors d’une phase dénommée “la conquête du désert”. Durant cette période, les communautés autochtones ont été expulsées de leurs lieux de vie ou tuées.
La cartographie porte donc une symbolique forte. En cartographiant le territoire des familles cela permet de le faire connaître aux autres, de montrer que ce sont des espaces de vie, d’échange, de production.

◊     Ce territoire du Monte s’inscrit également dans la mondialisation au vu de la consommation alimentaire mondialisée avec des produits tels que Coca Cola. Cette hausse de l’utilisation des produits mondialisés s’accompagne d’un problème de déchets dans le Monte Chaqueño. Les produits autrefois utilisés étaient faits de matériaux recyclables. Aujourd’hui les emballages de ces produits ne sont plus dégradables et les familles jettent directement les déchets a même le sol dans le Monte. Il n’y a aucun moyen matériel pour gérer ces déchets ni de conscience collective de la nécessité de prendre soin de l’environnement proche. Or, ces mêmes déchets participent de la pollution de l’eau des sols, peuvent être mangés par les bêtes et constituent donc une vraie menace pour l’environnement et pour les familles qui vivent de leur bétail et de la forêt.

Le Monte Chaqueño apparait finalement comme un territoire aux identités fortes fondées sur des éléments comme la nourriture, la danse, les maisons autoconstruites, la religion, le rapport à la nature, l’ancrage spatial et l’importance du sentiment communautaire. Dans cet espace, le mode de vie est lent et fondé sur les besoins de la vie quotidienne, les jours se suivent et se ressemblent, les communications sont restreintes. Néanmoins par le biais des évolutions techniques, technologiques, par le développement de projets, de revendications paysannes, le Monte Chaqueño apparait comme un espace de plus en plus connecté. Les horizons professionnels des jeunes s’ouvrent. Cette ouverture sur l’extérieur, ces mutations du territoire du Chaco s’accompagnent à la fois de facilitation de communication, d’aides pour des projets de développement mais également de problèmes environnementaux et sociaux lié au développement de l’agro-industrie et à la vision du territoire du Chaco comme espace potentiel pour le développement des productions de soja.

 

Pauline RIOU, éloge de la lenteur.